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Les Autodafées

Pièce de théâtre tragicomique sur l'identité, la mémoire et les histoires

Un meurtre sans corps et une voix désincarnée au cœur d'une bibliothèque. Un père tapi dans l'ombre et un bibliothécaire araignée. Un détective paumé, obligé d'écouter ces histoires. Une amitié qui commence comme une fausse histoire d'amour, dans un Paris glauque et spectral, peuplé de monstres en forme d'adultes.

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"Je ne sais pas ce que l’on vous a dit, mais ça fait bien longtemps qu’on se connaît."

Camille, Scène 8

Deux idées mélangées : la voix dans la bibliothèque et une discussion sociologique sur la bourgeoisie vécue d'une amie. Un texte, que j'ai eu le plaisir de faire jouer pour ma première expérience de mise en scène.

Nous sommes les premiers narrateurs fautifs de nos existences : notre mémoire n'est pas fiable, ne peut jamais l'être tout à fait. Nous remplissons les trous et faisons des suppositions. Perdez quelqu'un de vue pendant plusieurs mois, et vous supposez à son retour qu'il n'a pas pu énormément changer. Le regard des autres constituent l'histoire que l'on retiendra de vous.

Pourquoi lire un même livre en boucle à voix haute ? Pourquoi considérer que sa fille est morte quand on retrouve sa personne bien vivante ? Dans quelle mesure les narrateurs auxquels se soumet notre détective sont fiables, dans quelles mesure sont-ils aveuglés par leur propre narration ?

Les pages s'écrivent et s'étirent et s'envolent et nous noient si tant est qu'on n'ose pas l'autodafé.

Extrait

Epilogue – Les Tombes de Leurs Mémoires

[...]

 

Silence. Le détective secoue la tête.

DETECTIVE. Je… J’en sais rien. J’ai l’impression d’avoir enquêté sur de parfaits inconnus. Ça vous paraît clair ?

 

MENDIANTE. Non. Ça l’est pour vous ?

 

DETECTIVE. Non. Enfin un peu quand même.

 

Silence.

 

MENDIANTE. Une bibliothèque, c’est comme une tombe. On y laisse mourir des centaines, des milliers d’histoires. Vous passez devant des rayons avec des dizaines et des dizaines d’histoires, vous passez et vous ne les remarquez pas, puis vous les oublierez. Vous pensez qu’avec eux ce sera différents ?

 

DETECTIVE. Oui.

 

MENDIANTE. Et moi, vous vous souviendrez de moi ?

 

Silence.

 

MENDIANTE. Si je dis que les Bibliothèques sont des tombes, c’est parce que les livres ne changent pas. Ce sont des mémoires fixes qui lentement disparaissent, il n’en reste plus que la couverture. Qu’est-ce qui arrive aux pages quand elles sont pressées les unes contre les autres, que les mots n’ont plus d’air, de lumière, de rien ? Qu’est-ce qui arrive à un livre quand il est fermé ?

 

DETECTIVE. Je ne sais pas.

 

MENDIANTE. Non, vous ne savez pas. Vous vous imaginez peut-être que lorsque vous quittez les gens, ils disparaissent, et qu’ils reviennent tels quels à votre prochaine rencontre ? Et jusqu’à la dernière rencontre, et alors vous écrirez toute cette histoire dans un coin de votre mémoire et refermerez le livre. Il vous manquait six chapitres au livre de Camille, au moins. Combien de chapitres manquent aux autres livres qui constituent votre bibliothèque ?

 

DETECTIVE. Bien sûr que les gens changent, bien sûr… Mais il n’empêche.

 

MENDIANTE. Vous n’oublierez pas. Mais le temps que vous ouvriez de nouveau cette mémoire, l’histoire que vous lirez n’aura plus rien à voir avec la réalité.

 

DETECTIVE. Oui, mais ces évènements existent, ces chapitres sont vrais, personne ne peut le nier ! Cette personne a été Camille.

 

MENDIANTE. Mais au fond, ce qui vous dérange, c’est de lire une histoire dont des passages entiers ont été censurés, n’est-ce pas ?

 

DETECTIVE. Mais… Mais si je ne peux pas lire l’histoire pour m’en souvenir, pour ne pas oublier, que faire ? Cette histoire incomplète, ces six mois, je ne pourrais jamais les récupérer.

 

MENDIANTE. Non. Mais si laisser croupir cet ouvrage vous trouble et que le lire vous semble incomplet, il existe une dernière solution.

 

DETECTIVE. Laquelle ?

 

La Mendiante ayant fini de ramasser les feuilles, elle les regroupe au centre de la scène. Elle sort son briquet et y met le feu.

 

MENDIANTE. L’autodafé.

 

DETECTIVE, soudain affolé. Mais qu’est-ce que vous faites !

 

MENDIANTE. Du calme, je me chauffe ! Vous voulez que je fasse ça comment ?

 

DETECTIVE. Autrement qu’avec des... Qu’avec des…

 

Moins convaincu, le détective se calme. Silence.

 

MENDIANTE. Allez, rapprochez-vous. La chaleur ça coute rien et y’en a pour tout le monde. Le détective va s’assoir par terre avec la mendiante. Silence.

 

DETECTIVE. Ne pas oublier. Ne pas lire. Juste accepter que le fin mot de l’histoire, on ne l’aura jamais.

 

MENDIANTE. Oui.

 

DETECTIVE. Vous saviez comment s’appelait le livre que lisait la fille de la bibliothèque ?

 

MENDIANTE. Oui. Du Alfred Jarry.

 

DETECTIVE. Connaît pas. Quel livre ?

 

MENDIANTE. Quelle importance ?

[...]

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