
Gestes et Opinions du Docteur Faustroll, 'Pataphysicien
D'après Gestes et Opinions du Dr Faustroll, 'pataphysicien, roman néo-scientifique
Adaptation théâtrale d'une œuvre oubliée dont le principal message est de s'émanciper de la dictature du sens pour s'abandonner à celle du beau, qui serait paradoxalement plus sensée.
"C’est l’histoire d’un huissier, d’un docteur, d’un singe, de leurs poésies et leurs mensonges. Une histoire qui vous sera racontée par des comédiens, des orateurs et des danseurs."
Narrateur, APRÈS-PROPOS




Affiches sous forme de pochettes de vinyles en miroir du narrateur et de son tourne-disque qui débutent et concluent le spectacle.
FAUSTROLL III V2 - Texte complet
Quand je tombe sur Gestes et Opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, roman néo-scientifique pour la première fois, c’est après avoir fait la demande à la BNF de ressortir l’ouvrage de sa section « Enfer » (les livres interdits au public) pour une réimpression en copie seule depuis l’Angleterre. Après ce premier voyage, il y a celui de ma première lecture, et je pense : « Je ne sais pas par où recommander ce bouquin, à personne ».
Plus tard, je rentre en Licence Arts du Spectacle, et je relis pour la seconde fois le roman de 121 pages réimprimées. Deux choses me frappent : je comprends un peu mieux le propos du texte ; et ceci parce que je l’ai imaginé assez naturellement sur scène. La structure narrative et les tableaux se dessinent avec plus de précision, et si ma première pensée subsiste, elle se transforme en question ouverte : « Je ne sais pas par où recommander ce roman, à personne ; mais à quoi ressemblerait ce roman transformé en écriture théâtrale ? »
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Commence alors (d’abord pour moi-même) un travail de réécriture. Après avoir extrait l’intégralité du texte depuis wikisource, je charcute, défait, réassemble, corrige les coquilles avec l’ouvrage original en main. Ma théorie se vérifie : alors que j’extrais des personnages de la narration poétique et tortueuse de Jarry, le sens du texte m’apparaît plus clair que jamais ; et avec, l’histoire révèle des scènes plus théâtrales et dantesques que l’espérait au départ.
Les Projets Faustroll sont nés. Ils sont les adaptations plus où moins complètes de l'œuvre de Jarry, dont les mises en scènes respectives vont de 2 à 6 heures d'interprétation. C'est ma version la plus rythmée et pertinente que je vous propose ici.
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Ce que permet d’explorer ce Faustroll, c’est la théâtralité et le jeu du texte brut de Jarry. Si j’ai pu lourdement découper et réorganiser son texte en explicitant certaines scènes, les mots sont restés exactement les mêmes pour l’extrême majorité de la pièce. C’est un défi de mise en voix et de mise en corps de l’écriture si particulière de Jarry, qui demande pour être mieux comprise de la sortir d’une déclamation trop peu naturelle, grandiloquente et pédante qui gangrène généralement les tragédies classiques.
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Parlons-en : Faustroll relève autant de la comédie absurde que de ce que l’on pourrait appeler la tragédie absurde, et Jarry manie ces deux genres avec un lyrisme acerbe : un prêtre guerrier exorcisant ses fidèles à l’épée, un singe majordome ne sachant dire que « Ha ha » et dont les interventions sont commentées dans leur subtilité par un narrateur complice, un génocide monstrueux provoqué par la vue si singulière d’une tête de cheval ou encore un voyage par la marée terrestre de Paris utilisant le lit de Faustroll comme embarcation (puisqu’il est expulsé de son domicile). Ces deux genres s’entremêlent avec une rare justesse.
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Ce qui m’intéresse aussi, c'est l'usage d'autres moyens d’expression pour donner à voir le texte de Jarry, principalement la danse, la mise en voix et les arts plastiques. Jarry utilisant beaucoup le lexique relatif à la danse, plusieurs scènes me semblaient intéressantes à réimaginer sous le prisme de l’expression corporelle, afin d’accompagner et de prendre le relais de tout ce que le jeu ne pourra jamais montrer. Il en va de même pour la mise en voix de certains passages, des voix désincarnées dans le théâtre : de magnifiques descriptions ne peuvent être adaptées en dialogue et l’art oratoire seul possède d’autres qualités que le théâtre ne peut pas toujours se permettre d’avoir.
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En 2023, j'ai pu monter cette version de l'histoire de Jarry dans des conditions à peu près correspondantes à mes idées et mes envies, et le résultat fut sans appel des retours publics : confusion, émotion, détachement ou mal de tête, mais la certitude d'avoir vu quelque chose de nouveau, d'inédit et d'inimitable, avec de belles images dont on me reparle encore aujourd'hui. Le lit-bateau de Faustroll naviguant immobiles dans des terres façonnées par les regards, les corps et la parole.
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Le texte de Jarry étant disponible dans son intégralité sous licence CC-BY SA 4.0, il en va de même pour mon adaptation, que je vous laisse en consultation dans son intégralité via le lien ci-contre.
Extrait
SCÈNE 7 - De l’Île Sonnante
Le Seigneur de l’Île Sonnante entre accueillir l’esquif.
OLICHARCHE. « Heureux le sage, dit le Chi-Hing, qui, dans la vallée où il vit solitaire, se plaît à entendre le son des cymbales ; seul, dans son lit, s’éveillant, il s’écrie : Jamais, je le jure, je n’oublierai le bonheur que j’éprouve ! »
FAUSTROLL. Seigneur de l’Île Sonnante !
OLIGARQUE. Ne perdons pas de temps, j’ai ouïe dire que votre ami en avait assez de vos détours, vieille canaille. Suivez-moi. Voici mes plantations, fortifiées d’éoliens balisages de bambous. Les plantes les plus communes y sont les taroles, le ravanastron, la sambuque, l’archiluth, la pandore, le kin et le tché, la turlurette, la vina, le magrepha et l’hydraule.
FAUSTROLL. L’Hydraule ?
OLIGARQUE. Mais oui ! Dans une serre érige ses cous nombreux et son haleine de geyser l’orgue à vapeur donné à Pépin en 757 par Constantin Copronyme, et importé dans l’île Sonnante par sainte Corneille de Compiègne.
PANMUPHLE. Veuillez me pardonnez, mais il me semble que cette plante n’existe pas.
FAUSTROLL. Enfin, Panmuphle, si l’on peut la nommer, c’est bien qu’elle existe !
OLIGARQUE. On y respire encore l’octavin, le hautbois d’amour, le contrebasson et le sarrussophone, le biniou, le zampogna, le bag-pipe ; la chérée du Bengale, l’hélicon contrebasse, le serpent, la cœlophone, les saxhorns et l’enclume. La température de l’île est modérée selon la consultation de thermomètres appelés sirènes. Au solstice d’hiver, la sonorité atmosphérique tombe du jurement du chat au vrombissement de la guêpe, du bourdon et à la vibration d’aile de mouche. Au solstice d’été, toutes les plantes susnommées fleurissent, jusqu’à la chaleur suraiguë du vol des insectes au-dessus des herbes de notre terre. La nuit, Saturne y choque son sistre en son anneau. Le soleil et la lune y éclatent, à l’aube et au crépuscule, comme des cymbales divorcées.
BOSSE-DE-NAGE. Ha ha !
NARRATEUR. Commença Bosse-de-Nage, désireux d’assurer sa voix avant de la mêler à la musique universelle ; mais les deux astres se heurtèrent en un baiser réconcilié, et le planteur célébra cet événement retentissant :
OLIGARQUE. « Heureux le sage, qui, sur le penchant d’une montagne, se plaît au son des cymbales ; seul dans son lit, en s’éveillant, il chante : Jamais, je le jure, mes désirs n’iront au-delà de ce que je possède ! »
FAUSTROLL. Avant de prendre congé, buvons du génépi distillé sur les sommets, et que l’as exhale sous vos rames sa route chromatique, Panmuphle.

