C'est l'histoire de deux étudiantes en année sabbatique, d'un photographe déprimé et obsédé par sa propre incomplétude, d'un activiste écologique pas si mécontent de la fonte des glaces et d'une momie amnésique.
Mascarade Polaire est un petit projet d'écriture à contrainte, dont le titre fut tiré au sort en associant deux mots choisis au hasard au sein d'une liste d'esthétiques.
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C'est un court roman chorale qui suit trois personnages différents dans leur assaut du Grand Nord Canadien, et qui se retrouvent chacun leur tour confrontés à des évènements surnaturels : des glaciers multicolores, une mystérieuse secte produisant des masques de glace, et une créature capable de survivre dans le froid et d'aller "au-delà du Pôle Nord".
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De rebondissements en rebondissements, on apprend peu à peu comment, évidemment, ces évènements ne sont pas déconnectés les uns des autres, et quels rôles nos personnages vont avoir à jouer dans la légende oubliée de Kaniqjakuriu, l'anguille irisée. Une légende qui ne concerne peut-être pas que le nord du monde.
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Ce texte est achevé et autopublié.
Extrait
Chapitre 1
L’infinie friperie de glace pilée, les manteaux de neige figés et empilés obscurcissent en blanc l’horizon. Le chaos les rend presque indifférenciables, le temps s’est arrêté et la forme lointaine du lapin lacté s’efface dans cette atmosphère sous voile. Une plante, seule, incomplète sous la neige, un saule arctique si jeune et si loin de l’eau liquide que sa survie semble impossible.
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Uriel lève les yeux de son appareil photo. La friperie s’envole, les manteaux se confondent et il ne reste plus qu’une tempête de neige. Le lapin s’est enfui depuis un moment, c’est à peine s’il a vraiment été là. Seul un spectre sur l’écran de l’appareil demeure, peu à peu gêné par des flocons qui viennent se poser sur la surface synthétique de l’écran sans fondre. L’Olympus est aussi froid que l’air, s’est entièrement fondu dans l’environnement : sa température n’empêche pas son fonctionnement pour autant.
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Uriel ne lâche pas son appareil des mains mais le délaisse de ses yeux, laissant vagabonder son regard dans la tempête uniforme qui l’entoure. Il sait où il va, mais jette un œil à sa boussole afin de sécuriser méthodiquement sa trajectoire. La tempête ne devrait pas tarder à se dissiper, cependant il ne faudrait pas se perdre outre mesure. Uriel a beau être photographe professionnel, ce n’est que sa deuxième expédition en Arctique et il préfère ne pas oublier que sa survie tient à sa rigueur.
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Tout de même, il laisse son esprit vagabonder aux sensations de feutre friable et aux sons discontinus de la neige fine cédant sous ses pas à travers ses bottes. Il peut les entendre malgré la tempête. Il entend aussi la mer au loin, probablement à quelques centaines de mètres si sa boussole ne le trompe pas. Il n’entend pas vraiment la mer ; simplement, la cacophonie de murmures qui constitue le petit blizzard prend des accents différents à mesure qu’il plante ses jambes dans le sol, l’une après l’autre.
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Il commence à s’inquiéter du retour dans l’essoufflement d’une côte. Ce n’est pas tant la météo et la marche qui l’ennuient que le fait de repasser par le même chemin. Un chemin en sens inverse lui offre de nouvelles perspectives photographiques, il est vrai. Non, la vérité, c’est simplement qu’il a la flemme. La flemme parce que cela fait quoi, dix-sept jours qu’il parcourt les paysages étonnement variés du Grand Nord, et celui-ci l’a mentalement épuisé.
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Le photographe à la petite renommée canadienne était en effet arrivé ici avec en tête des projets bien différents des résultats actuels. Le Grand Nord, un passage obligé de tout photographe professionnel, parce que dangereux et donc apportant une plus-value à ses photos et à son travail. Passant soudainement de photographe à explorateur, Uriel pensait aussi trouver une occasion de faire la paix avec lui-même et avec sa discipline. Parce que le principal souci du photographe Uriel Cander, c’est qu’il n’aime plus photographier.
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Son ennui s’intensifiant, il ne sait plus s’il doit prendre une photo, quand, où, pourquoi. Sa marche ne s’allège pas alors que la pente se termine et qu’il surplombe la tempête tombante. Dix-sept jours seul ou presque avec lui-même, sans trouver de solution à son problème. Il ne se souvient pas particulièrement d’un moment précis, d’un déclic. Qu’est-ce que le contraire d’un déclic ? Perdre sa passion, sans savoir pourquoi… Il a toujours fonctionné à l’instinct, un instant à prendre sur le vif comme un chasseur face à sa proie. C’est une analogie courante.
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Ce qu’il aime, c’est figer le temps pour l’éternité, un instant du passé disparu, pratiquement une fiction. Ça n’a pas complètement disparu, fort heureusement. Conserver des moments impossiblement fixes, qui n’arriveraient jamais de nouveau. Pour ces raisons et encore d’autres sur lesquelles il aurait pu palabrer, la photo seule constitue de son avis un argument bien faible de l’existence du passé.
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Et il doit palabrer, il le sent, mais par où commencer ? Est-ce la peur de perdre tout ce qui l’anime qui motive son voyage ? Son travail et sa stabilité financière ? Pas spécifiquement. Et comme ses questionnements restent sans réponses et sans avancées pour le dix-septième jour de suite, il continue de prendre des clichés par défaut, comme un touriste avec beaucoup de talent pour le cadrage. Quel gâchis. Un éclat coloré.
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Il lâche pratiquement son appareil. Soudainement, quelque chose de puissant émane de son cœur, de son âme, de quoi que soit le nom de ce qu’il cherche à réanimer. Il est affolé et intrigué sous la surface, alors qu’il constate muet la tempête se dissipant pour de bon. Un autre reflet coloré, il n’est pas fou. Puis une explosion, plusieurs. Il est tétanisé, surpris et frappé en son être par ces choses. Il ne relève pas son appareil immédiatement, car la neige ne s’est pas entièrement dissipée et que son œil s’habitue. Il n’ose pas bouger. Et soudain, tout apparaît devant lui sous un ciel bleu et un éclairage parfait.
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Une fracture immense s’étend à perte de vue et à échelle de géant dans la barrière de glace de Ward Hunt. Au loin, semblant si proche, la fracture a laissé dans l’eau insondable et bleue des blocs de tailles variées, blancs et rarement transparents. Tout du moins, en surface. Des couleurs chatoyantes émergent de la glace, comme la prison séculaire d’un arc-en-ciel fracturé. Les volumes d’eau compacte et gelée se parent du spectre lumineux sous toutes ses formes. Le glacier géologique devient glacier vendeur de glace, et Uriel se demande un instant s’il ne s’agit pas d’une mauvaise blague. Puis après avoir constaté la profondeur apparente et le nombre impressionnant des instances du phénomène, si ce n’est pas une illusion d’optique ou un jeu de lumière.
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Il n’a pas tout à fait le temps de formuler l’hypothèse d’une pollution quelconque que ses bras fébriles ordonnent à ses mains de tripoter à la hâte l’Olympus et de le positionner entre son œil droit et la fracture de glace arc-en-ciel distante de cinquante mètres, qui pourtant le surplombe de son immensité lointaine et de sa splendeur. Les couleurs tranchent avec un ciel de soie et une eau de saphir, dans un paysage de mort. Une insulte grotesque à la paix chromatique des terres arctiques. Peut-être, à bien y regarder, que le bleu de l’océan n’est ici pas parfaitement uniforme. Mais comment se concentrer sur les nuances de bleu, quand dans des volumes opaques ou semi-transparents se perdent des langues et des veines de turquoise, de pourpre, de topaze sec et ocre, de rubis sombre ou magenta, d’absinthe profonde ?
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Uriel ne le réalise pas sous le choc, et parce que cela fait dix-sept jours qu’il attend de ressentir quelque chose à travers son objectif, mais les émotions qui l’animent ne sont pas exactement celles qu’il recherche. Pour une raison qu’il ignore, c’est la peur qui s’empare de ses membres alors qu’il tranche le passé pour le figer numériquement d’une pression sur le déclencheur. Et ce passé-là s’attarde et subsiste devant lui : la banquise multicolore.



