
URBIUM
Quand l'apocalypse vient de nos propres maisons, comment réagir correctement à cette lente fin du monde ?
Une histoire à propos de l’amour et des sociétés, de l’art et des habitats, dans un monde où ce que l’humain a construit n’est plus source de confort mais un danger permanent. La quête douloureuse et étrange de personnages perdus autant en eux-mêmes qu'en des lieux qui se sont réarrangés d'eux-mêmes.

"La ville est une projection au sol des rapports sociaux."
Henri Lefebvre
La notion d'espace liminal me fascine bien au-delà de ce quelle a pu produire dans l'espace horrifique de ces dernières années, je pense notamment aux Backrooms et tout ce qui en découle. Des lieux qui, parce qu'ils ont été conçus avec un but, lorsqu'ils sont dépouillés de ce but et isolé de tout contexte, deviennent d'infinies prisons d'angoisses. Un salon mal éclairé recouvert de moquette. Un hall de gare vide. Un supermarché sans produits, ou une bibliothèques aux étagères dépourvues de livre.
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L'humanité fonctionne beaucoup en posant des sens et parfois des buts sur les choses, et créé des objets qui deviennent des concepts, des outils. En rendant notre environnement aussi synthétique, nous nous exposons dans Urbium au risque improbable mais angoissant de perdre le contrôle de ces réalités artificielles. D'abord, nos maisons nous deviennent absurdes, extraterrestre. Puis enfin, nous perdons jusqu'au sens même de leur forme, nous oublions leur usage. On se retrouve alors avec des lieux qui sont terrifiants, parce que nous savons qu'ils ne sont pas naturels, sans comprendre la logique de leur construction. Et on ne construit jamais sans but. N'est-ce pas ?
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Urbium, c'est aussi la quête d'un idéal pour notre personnage principal, une personnalité publique du nom de Sasha Annan. Un personnage tellement conceptuel qu'il ne sera jamais fait mention de son genre, et le lectorat parviendrait presque à douter de son existence, si la vie publique de Sasha n'était pas un tel frein au deuil de Morgane. La disparition de Sasha est médiatisée, réappropriée.
Il en va de même pour la catastrophe en cours. Chacun y va de sa propre réaction face à la menace d'avoir sa maison engloutie par la terre dans son sommeil. Après tout, les bâtiments sont aussi l'expression de l'organisation d'une société, de ses communautés et de ses individus.
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Ce roman est en cours de rédaction.
Extrait
Chapitre 1
[...] Elle allait lui dire. Demain, elle se lèverait, se préparerait, mettrait son débardeur blanc et son jean coupe large pour se rassurer, et elle tenterait de tourner la page.
Elle prendrait le bus, se mettrait un peu de sa propre musique pour se concentrer sur son objectif et arriverait devant la maison de Sasha.
Elle passerait les parterres de fleurs, gravirait les escaliers en fer forgé et sonnerait à la porte.
Elle lui dirait combien elle l’aime, combien elle l’admire, combien elle en souffre. Après ça, elle ne savait pas, et heureusement pour elle le sommeil vint couper court à toute crainte.
Le lendemain, elle va lui dire. Elle se lève, se prépare, met son débardeur blanc et son jean coupe large pour se rassurer, et elle tente de tourner la page.
Seulement, il y a ce cauchemar cette nuit dont elle se souvient mal.
Elle prend le bus, se met un peu de sa propre musique pour se concentrer sur son objectif et arrive devant la maison de Sasha.
Mais elle ne parvient pas à se souvenir du cauchemar, et ne comprend pas pourquoi cette pensée se montre plus envahissante que celle de Sasha.
Elle passe les parterres de fleurs.
L’escalier de fer forgé n’est pas là.
C’est curieux, et Morgane se demande un temps si elle ne s’est pas trompée de maison. En regardant à droite, deux choses la frappe. C’est le bon arrêt de bus, au loin, et la bonne rue, le bon pâté de maison, de surcroit la bonne maison. La deuxième chose, c’est que l’escalier de fer forgé est à deux mètres. Morgane est confuse et panique un peu, tente de se calmer, sait que ses émotions et sa mémoire lui jouent des tours. Comme avec ce cauchemar dont elle ne peut définitivement pas se souvenir des détails.
Elle gravit les marches qui pèsent et sonnent sous ses talons. C’est plutôt elle qui se sent pesante, tandis qu’elle reprend avec difficultés le contrôle de sa respiration. Elle lève le bras et la tête pour sonner à la porte. Les deux se figent face à une porte inexistante.
Morgane ne comprend plus, ne sait pas comment réfléchir. Elle tourne lentement la tête vers l’ancien emplacement supposé de l’escalier, comme par réflexe, retournant sur ses pas par le regard. La porte est suspendue dans le mur, encastrée au milieu de nulle part et à sa hauteur. Morgane pense d’abord à une mauvaise blague de la vie en général, peut-être des travaux, un aménagement temporaire qui oblige Sasha à déplacer l’escalier. Après tout, il y a une sortie depuis le jardin à l’arrière. Mais après examen, elle constate pourtant que l’escalier est solidement ancré dans le mur.
Pour être plus précis, il s’y enfonce.
Morgane recule, incrédule. Elle cligne des yeux, inspire et secoue la tête.
L’escalier en fer forgé se déplace lentement, latéralement, et s’enfonce légèrement dans le mur. Le mouvement est imperceptible et Morgane se demande si elle n’est pas encore sous l’emprise de la fatigue, cette même fatigue qui faisait bouger le mur de son appartement. Mais non.
Le fer forgé ne représente pas grand-chose, il s’agit surtout d’un vieil escalier qui était là avant même l’ancien propriétaire, repeint plusieurs fois et malgré tout encore un peu écaillé par endroit. Les formes sont courbes, des spirales courtes qui sont le standard du métallurgiste esthète. Les rambardes serpentent lentement, elles se tordent sous les yeux de Morgane pour se casser, se diviser, des angles apparaissent et l’escalier ressemble désormais à une rampe de ronces géométriques qui continue à s’enfoncer dans le mur.
Morgane panique, et se rend compte avant d’avoir pu réfléchir que le reste de la maison de Sasha subit des modifications tout aussi subtiles, puis parfaitement radicales. Les murs semblent couler sur eux-mêmes et dans le sol, et la maison descend tandis que la porte tourne lentement sur elle-même. Pas de fenêtre de ce côté-ci de la maison. Il lui semble qu’il devrait y en avoir.
Morgane ne sait quoi faire, en état de choc face à cet évènement surnaturel. Il semble que toute la maison se contorsionne lentement dans l’optique de disparaître sous terre. La terre tremble à peine alors que la chose s’accélère, ce n’est que le raclement souterrain qui provoque ces vibrations sourdes qui, Morgane s’en rend désormais compte, lui font mal à la tête. Dans ce moment de lucidité apporté par la douleur, elle ne peut que porter les mains à ses oreilles et formuler une seule pensée, la plus importante pour elle.
Sasha est à l’intérieur.
La maison disparaît entièrement, et Morgane peut à peine entrapercevoir le gouffre avant que la roche et la terre ne viennent reprendre leur place, animées par une force supérieure dans une courte série de craquements. Il n’y a pas même un grondement.
Juste un jardin dont l’herbe a oublié de pousser en son centre.

